En attendant Godot Samuel Beckett
Vous me demandez mes idĂ©es sur En attendant Godot, dont vous me faites l''honneur de donner des extraits au Club d''essai, et en mĂȘme temps mes idĂ©es sur le théùtre.Je n''ai pas d''idĂ©es sur le théùtre. Je n''y connais rien. Je n''y vais pas. C''est admissible.Ce qui l''est sans doute moins, c''est d''abord, dans ces conditions, d''Ă©crire une piĂšce, et ensuite, l''ayant fait, de ne pas avoir d''idĂ©es sur elle non plus.C''est malheureusement mon cas.Il n''est pas donnĂ© Ă tous de pouvoir passer du monde qui s''ouvre sous la page Ă celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le CafĂ© du Commerce.Je ne sais pas plus sur cette piĂšce que celui qui arrive Ă la lire avec attention.Je ne sais pas dans quel esprit je l''ai Ă©crite.Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu''ils disent, ce qu''ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j''ai dĂ» indiquer le peu que j''ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais mĂȘme pas, surtout pas, s''il existe. Et je ne sais pas s''ils y croient ou non, les deux qui l''attendent.Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit ĂȘtre pour rompre la monotonie.Tout ce que j''ai pu savoir, je l''ai montrĂ©. Ce n''est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai mĂȘme que je me serais contentĂ© de moins.Quant Ă vouloir trouver Ă tout cela un sens plus large et plus Ă©levĂ©, Ă emporter aprĂšs le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d''en voir l''intĂ©rĂȘt. Mais ce doit ĂȘtre possible.Je n''y suis plus et je n''y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n''ai pu les connaĂźtre un peu que trĂšs loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-ĂȘtre. Qu''ils se dĂ©brouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.Samuel Beckett, Lettre Ă Michel Polac, janvier 1952
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Vous me demandez mes idĂ©es sur En attendant Godot, dont vous me faites l''honneur de donner des extraits au Club d''essai, et en mĂȘme temps mes idĂ©es sur le théùtre.Je n''ai pas d''idĂ©es sur le théùtre. Je n''y connais rien. Je n''y vais pas. C''est admissible.Ce qui l''est sans doute moins, c''est d''abord, dans ces conditions, d''Ă©crire une piĂšce, et ensuite, l''ayant fait, de ne pas avoir d''idĂ©es sur elle non plus.C''est malheureusement mon cas.Il n''est pas donnĂ© Ă tous de pouvoir passer du monde qui s''ouvre sous la page Ă celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le CafĂ© du Commerce.Je ne sais pas plus sur cette piĂšce que celui qui arrive Ă la lire avec attention.Je ne sais pas dans quel esprit je l''ai Ă©crite.Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu''ils disent, ce qu''ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j''ai dĂ» indiquer le peu que j''ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais mĂȘme pas, surtout pas, s''il existe. Et je ne sais pas s''ils y croient ou non, les deux qui l''attendent.Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit ĂȘtre pour rompre la monotonie.Tout ce que j''ai pu savoir, je l''ai montrĂ©. Ce n''est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai mĂȘme que je me serais contentĂ© de moins.Quant Ă vouloir trouver Ă tout cela un sens plus large et plus Ă©levĂ©, Ă emporter aprĂšs le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d''en voir l''intĂ©rĂȘt. Mais ce doit ĂȘtre possible.Je n''y suis plus et je n''y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n''ai pu les connaĂźtre un peu que trĂšs loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-ĂȘtre. Qu''ils se dĂ©brouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.Samuel Beckett, Lettre Ă Michel Polac, janvier 1952











